Pierre Le Corre avant l’IRONMAN World Championship 2026 à Hawaï : « J’ai envie d’écrire une dernière page sur le triathlon longue distance »
Pierre Le Corre a tout connu sur le circuit du triathlon : une victoire en WTCS, un titre européen, un titre mondial en relais mixte et une quatrième place aux JO de Paris 2024. Après 15 ans de triathlon olympique, il a eu envie de se lancer sur la distance mythique de l’IRONMAN. En terminant deuxième de son premier IRONMAN en début de saison, le Vannetais a obtenu, un peu à la surprise générale, sa qualification pour Hawaï. À 36 ans, il sera l’un des rookies de l’épreuve ce samedi 10 octobre et entend surtout prendre de l’expérience pour arriver mieux armé et relever ce défi dans les prochaines années.
Pierre, pourquoi avoir fait ce choix du triathlon Longue distance et de l’IRONMAN ?
Parce qu’au niveau de l’équipe de France olympique, ça commençait vraiment à pousser derrière, avec les jeunes athlètes qui arrivaient. Je sais la difficulté que cela représente de se qualifier au sein de cette équipe de France, la densité qu’il y a, et ce qui m’intéressait, c’était quand même de continuer à faire des courses au plus haut niveau.
Cela faisait 15 ans que j’étais présent sur la distance olympique, j’en avais fait le tour, je pense. Je me suis dit que c’était l’occasion pour moi de faire autre chose, de rester sur des courses de haut niveau. Du coup, l’IRONMAN et les longues distances me convenaient plutôt bien, parce que ce sont des courses d’endurance et qu’avec l’âge qui avance, c’est presque mieux pour moi.
C’était aussi un moyen de rebondir après les JO de Paris 2024, qui avaient été frustrants pour vous ?
Je suis arrivé aux Jeux olympiques de Paris dans mon meilleur état de forme, et à mon meilleur niveau. Là-dessus, je n’ai pas à avoir de regrets, mais j’ai certainement manqué de chance et d’opportunités, avec les différentes chutes sur mes courses. Ça aurait pu vraiment tourner en ma faveur, mais ce sont surtout les circonstances qui ont fait que ça n’a pas été le cas.
J’ai mis un peu de temps à digérer, mais je me suis dit que j’avais eu la chance d’arriver jusque-là. Le triathlon sur courte distance, c’est une discipline soumise aux aléas de la course, avec beaucoup de prises de risques, et ça ne tient parfois à rien. Donc j’étais quand même content de ma préparation et du niveau que j’avais atteint.
2025 a ensuite été une année bizarre, où je ne savais pas trop ce que je voulais faire. J’ai fait un petit peu de longue distance, un peu de courte distance, et je me suis aussi blessé aux mauvais moments. Du coup, c’est devenu une année tampon, à essayer de trouver ce que je voulais faire. Et finalement, c’est devenu une évidence : le triathlon courte distance, c’en était fini pour moi, et j’avais encore envie d’écrire une dernière page sur le long. Avec comme objectif de me qualifier pour Hawaï et de vivre cette expérience.
Vous avez été champion du monde de triathlon longue distance en 2022. Cette attirance pour le long a-t-elle toujours été présente chez vous ?
Comme je n’avais pas été retenu pour les JO de Tokyo en 2021, j’avais déjà voulu me mettre au triathlon longue distance, où j’ai commencé à réaliser quelques performances en 2022. Mais en réalité, j’ai continué à être performant sur la distance olympique après Tokyo, et je me suis finalement qualifié pour Paris 2024.
Le triathlon olympique, c’est une discipline soumise aux aléas de course, c'est beaucoup de prises de risque, et ça ne tient à rien, parfois.
Vous avez effectué début 2026 des débuts bluffants sur IRONMAN, en terminant deuxième de l’IRONMAN Nouvelle-Zélande, après seulement deux semaines d’entraînement spécifique…
Oui, et ça m’a surpris, parce que je m'étais fracturé les côtes en fin de saison 2025, et j’avais dû couper plus de deux mois. Donc ma préparation pour mon premier IRONMAN était très limitée, et j'ai été surpris du niveau affiché à Taupo. Après, ce ne sera pas le même niveau ce week-end à Kona, il faut bien en avoir conscience, mais en Nouvelle-Zélande, je ne m’attendais pas à faire une course à l'avant, avec autant de facilité, je n’ai jamais eu l’impression de forcer sur cette journée-là.
Aviez-vous choisi cette date et cette épreuve parce qu’elle offrait l’opportunité de vous qualifier tôt dans la saison pour Hawaï ?
Non, au départ c'était vraiment davantage pour voyager. On voulait partir un petit peu dans l’Hémisphère sud, en prenant les opportunités de course qu'il y avait sur cette période. Je n'avais aucune volonté de me qualifier pour Hawaï sur cette course, au vu de ma préparation très limitée. J’y allais sans ambition de place, plus avec des objectifs tactiques et stratégiques, puisque je découvrais cette distance.
Est-ce un sport différent de celui que vous pratiquiez sur courte distance ?
Complètement. Autant l’IRONMAN 70.3 n’est pas si éloigné du triathlon olympique, autant l’IRONMAN, c’est un autre monde, où il faut vraiment avoir une approche spécifique à ce format. J’ai eu d’ailleurs beaucoup de mal à me préparer, à faire un travail spécifique IRONMAN. Après avoir vécu de nombreuses années avec un type de préparation bien précise pour le triathlon olympique, j’ai dû tout radicalement changer, et j’ai eu du mal à m’adapter. Quand je vois mes nouveaux adversaires, ici, à Kona, je me rends compte que je n'ai pas forcément fait les mêmes séances qu'eux, je suis encore largement en apprentissage.
Cette année il y a un niveau jamais vu à Kona. Je sens que ça va partir très, très vite, et qu'il ne va pas falloir trop s'écouter mais ne pas s'écouter, c'est aussi prendre le risque d’exploser, et de pas finir.
Concrètement, ça veut dire quoi ?
Ça veut dire qu’il faut vraiment faire de longues sorties, voire très longues, à allure spécifique IRONMAN, avec une nutrition appropriée et beaucoup de glucides. Ce que, clairement, j’ai du mal à faire, aussi parce que ce n’est pas forcément ce que j’ai envie de faire. C’est assez paradoxal.
Il faut aussi se préparer mentalement à encaisser ces volumes. Ce n’est pas forcément très dur physiquement, mais c’est très long, ça prend toute la journée. Tu pars avec du sucre sur le dos et tu ne manges que du sucre, donc c’est assez spécial. Forcément, j’ai fait quelques séances de ce type, mais pas tellement.
Comment avez-vous construit votre saison une fois la qualification pour Hawaï acquise ?
Depuis le mois de juin, j'ai vraiment focalisé toute ma fin de saison sur Hawaï, pour essayer d'être frais, surtout. Je n’ai pas fait beaucoup de courses pour garder de la fraîcheur, à part la Yotta XP de Vichy, l’IRONMAN 70.3 de Swansea (Pays de Galles) où je termine cinquième, et le Triathlon XL de Gérardmer (France), où je finis deuxième. J'ai pu tester un peu le matériel que j'allais avoir à Kona.
Qu’est ce que vous attendez de ces Championnats du monde IRONMAN ?
Je ne sais pas trop, en fait (rires). J’aimerais déjà aller au bout de la course, et faire une course pleine, pourquoi pas faire la course avec les autres gars, même si les conditions peuvent être vraiment, vraiment dures.
Pensez-vous pouvoir rivaliser avec les meilleurs spécialistes ?
Cette année, il y a un niveau jamais vu. Chacun des 55 athlètes pros est très, très fort, ça va aller très vite, et il faudra parvenir à ne pas se cramer. Parce que si on évolue en surrégime, c’est sûr qu’on ne finit pas la course. Donc je n’ai pas envie de finir comme ça. J’ai envie de terminer sur un beau marathon, propre, mais aussi d’être quand même proche de la dynamique de tête de course.
C’est compliqué à aborder, parce que je sens que ça va partir très, très vite et qu’il ne va pas falloir trop s’écouter. Mais ne pas s’écouter, c’est aussi prendre le risque de ne pas finir. Donc le but, c’est de parvenir à être à l’avant de la course, du moins dans le milieu du pack, en laissant les gros rouleurs partir, tout en restant à mon rythme, puis de faire un bon marathon. Après, je ne joue aucun résultat. Ce sont mes datas, mon cardio, mes watts, qui vont dicter mon rythme de course, et je vais jouer avec ces paramètres pour arriver au moins au bout de la course.
Il va falloir être patient, et jouer avec la limite.
Y a-t-il une chose que vous redoutez particulièrement sur cette course ?
Clairement, le surrégime, et de ne jamais pouvoir récupérer. Une fois qu'on a passé un certain seuil cardiaque, pour en redescendre, la seule solution est de s’arrêter, en fait. Et s’arrêter, c’est perdre sa course.
Vous avez découvert Kona et son environnement. Qu’est-ce qui vous a frappé ?
C’est grand, c’est majestueux. Les grandes routes, les grands bouts droits à vélo, c’est impressionnant. La chaleur, mêlée à l’humidité et aux UV, est assez dure à supporter. On se rend bien compte qu’on est sur un volcan. J’ai repéré un peu les endroits clés du parcours, dont l’Energy Lab. Nous y étions en plein milieu d’après-midi, avec des conditions extrêmes. C’est très, très dur, et difficile d’y courir vite. Il va falloir être très patient et savoir jouer avec la limite, aussi. Je pense que cette année, il y aura beaucoup de casse. Tout le monde va vouloir essayer de jouer sa carte à un moment donné, et il y aura beaucoup d’explosions, je pense.
Vous aviez coché cette course quand vous avez débuté le triathlon ?
En fait, j’ai connu le triathlon via Hawaï. J’étais alors à Philadelphie, en 2006, pour un échange. La télé diffusait des images de la course, ainsi que des reportages sur des gens qui avaient vécu des moments difficiles dans leur vie et qui se lançaient dans ce challenge sportif. C’est comme ça qu’à l’époque, la course était présentée, et c’est comme ça que je l’ai découverte. Quand je suis devenu triathlète, ça a toujours été une course que je voulais mettre sur ma to-do list. Donc je suis content de pouvoir la cocher… Enfin, j’espère.
Est-ce que cette expérience sera un one-shot, ou avez-vous déjà envie de la renouveler ?
Si je peux y retourner l’an prochain, ce serait bien. Cette année, je voudrais prendre un maximum de repères, comprendre ce que la course demande et exige, et notamment ses exigences physiques et physiologiques, parce que c’est vrai que j’arrive un peu la fleur au fusil par rapport à beaucoup d’athlètes. Puis, y retourner l’an prochain, peut-être un peu mieux préparé stratégiquement, en termes de matériel aussi, et pouvoir produire une meilleure course.
PIERRE LE CORRE EN BREF
Né le 3 mars 1990 à Vannes
Club : Yotta Team, Les Sables Vendée Triathlon
Palmarès
4e aux JO de Paris 2024
25e aux JO de Rio 2016
Vainqueur de la WTCS Sunderland 2023
Vainqueur de l’Ironman 70.3 des Sables d’Olonne 2022, deuxième en 2023
Deuxième de l’Ironman 70.3 Dubai 2026
Deuxième de l’IRONMAN Nouvelle-Zélande 2026
Champion de France Elite Distance Olympique en 2014 et 2015
Champion d'Europe Elite Distance Olympique 2018
Champion du monde en relais mixte 2022
Champion du monde longue distance World Triathlon 2022
Champion du monde U23 2013
Plus d'articles
Interview de Cassandre Beaugrand, championne du monde de triathlon 2026 : « Dans la tête, je ne suis plus la même personne »
Cassandre Beaugrand raconte sa saison parfaite, son deuxième titre mondial et l’évolution mentale qui l’a rendue imbattable en 2026.
lun. 28 septembre 2026
Alex Yee : « Continuer à progresser dans les trois disciplines du triathlon »
Le champion olympique de triathlon 2024 Alex Yee se confie sur son avenir après une incursion remarquée sur marathon ces derniers mois.
mar. 28 juillet 2026
Interview de Jeanne Lehair : « J’aime ce sport, mais j’aime surtout gagner ! »
La triathlète Jeanne Lehair raconte son déclic sous les couleurs du Luxembourg, sa première victoire en WTCS et son ambition jusqu’à Los Angeles 2028
lun. 20 avril 2026